Vendredi 20 mars 2009 5 20 /03 /Mars /2009 12:48
Paul Krugman est prix Nobel d'économie 2008 et intervient souvent en tant qu'éditorialiste dans la presse américaine. Il signe ici un article paru dans l'International Herald Tribune, la version internationale du New York Times (traduction V.Delos)

Je me sens concerné par l'Europe. En fait je me sens concerné par le monde dans sa globalité - il n'est pas un hâvre de paix qui ne soit à l'abri de la tourmente économique actuelle. Mais la situation actuelle en Europe m'inquiète plus encore que celle des Etats-Unis.

Avant toute chose une saine clarification : je ne suis pas en train de me lancer dans la critique traditionnelle des Américains, pointant du doigt un système européen surtaxé avec des aides sociales démesurées. Les états providence ne sont pas la cause de la crise économique en Europe. En fait comme je l'expliquerai plus tard, ils permettent de l'atténuer.

Le danger pour l'Europe vient d'une autre direction et de son incapacité à répondre à la crise financière actuelle.

L'Europe a failli à sa réputation en terme de politique fiscale et monétaire : elle est en train de faire face à une dégringolade au moins aussi sévère qu'aux Etats-Unis tout en produisant moins d'efforts pour enrayer son déclin.

Sur le plan fiscal la comparaison est frappante. De nombreux économistes, parmi lesquels je me range, ont prétendu que le plan Obama était sous-dimensionné au regard de l'ampleur de la crise. Mais il fait figure de géant à côté de ce qui est proposé en Europe.

L'approche monétariste n' est pas à l'abri du même reproche. La Banque Centrale européenne a été beaucoup moins proactive que la Fed ; elle a été lente à réduire les taux d'intérêts (en fait les taux sont remontés en juillet) et a répugné à prendre des mesures fortes pour dégeler le marché du crédit.

La seule chose qui marche en Europe est celle-là même qui a essuyé le plus de critiques : la taille et la générosité de ces états providence qui amortissent l'effondrement de l'économie.

Ca n'est pas rien. Une sécurité sociale garantie et des allocations chômage généreuses ont permis, au moins jusqu'à maintenant, à ce qu'il n'y ait pas autant de souffrance humaine en Europe qu'aux Etats-Unis. Et ces couvertures aident à se préserver de la chute actuelle.

Mais de tels "stabilisateurs" ne peuvent remplacer un traitement de fond.

Alors où l'Europe a-t-elle failli ? Le mauvais management des responsables du secteur bancaire en est une explication. Ils ont complètement sous-estimé la profondeur de la crise, et sont toujours aussi étrangement confiants. A entendre les discours du ministre des Finances allemand, empreints d'ignorance, on se dit qu'il n'y a rien de comparable aux Etats-Unis, à part peut-être du côté républicain.

Mais il y a un problème plus profond, l'intégration économique et monétaire en Europe s'est  trop éloignée de la sphère politique. Les économies des différentes nations européennes sont aussi étroitement liées que celles des états américains - la plupart de ces pays partagent la même monnaie.

Mais contrairement à ce qui se passe aux Etats-Unis, l'Europe n'a pas les institutions pour traiter un problème à l'échelle d'un continent.

C'est la raison principale du manque d'action en matière fiscale : il n'y a pas de gouvernement pour traiter la politique économique de façon globale.

En revanche l'Europe a des gouvernements nationaux et chacun rechigne à contracter d'importantes dettes qui financeraient de l'aide sociale aux électeurs d'autres pays.

On pourrait s'attendre à une politique monétaire plus énergique, après tout s'il n'y a pas de gouvernement économique européen, il y a bel et bien une Banque  Centrale Européenne. Mais La BCE n'est pas la Fed, qui elle, peut se payer le luxe d'être aventureuse car elle est soutenue par un gouvernement unitaire et national - un gouvernement qui a déjà partagé les risques d'une Fed audacieuse, et qui va surement couvrir les pertes de la Fed si ses efforts pour dégeler le marché financier tournent mal. La BCE, qui doit faire face à 16 gouvernements potentiellement en désaccord, n'a pas le même niveau de soutien.

L'Europe en d'autres termes s'avère être faible en temps de crise.

La vraie question est que va-t-il arriver à ces économies, florissantes dans l'environnement lucratif de ces dernières années. En particuler pour l'Espagne.

Durant la plus grande partie de la dernière décennnie l'Espagne était la Floride européenne. Son économie était stimulée par une hausse importante des loyers. Et comme en Floride, la croissance s'est brisée. Aujourd'hui l'Espagne a besoin de trouver de nouvelles sources de revenus et d'emploi pour remplacer ceux du bâtiment.

Par le passé l'Espagne aurait cherché à stimuler sa compétitivité en dévaluant sa monnaie. Mais maintenant c'est l'euro qui mène la danse et la seule issue semble passer par des réductions de salaire. Un tel procédé aurait été difficile par des temps meilleurs ; et est extrêmement douloureux si l'économie européenne tend à rester déprimée et déflationiste.

Est-ce que ça veut dire que l'Europe a eu tort de resserrer ses liens de façon si intime ? Est-ce que ça veut dire en particulier que la création de l'euro était une erreur ? Peut-être.

Mais l'Europe peut toujours montrer aux sceptiques qu'ils se trompent, si le politique fait preuve d'un vrai leadership. Le fera-t-il ?

P. Krugman

 


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