Vendredi 9 février 2007 5 09 /02 /Fév /2007 10:16

Catherine Guitton est Fondatrice et Directrice du centre Espace Famille 92 et de l’Action Ismène. Psychiatre des Hôpitaux, elle exerce comme Chef de service à l’Hôpital Paul-Guiraud–Villejuif et auditrice de l'Institut des Hautes Etudes de la Sécurité Intérieure (INES). Membre de la section socialiste de Bourg-la-Reine, elle a bien voulu répondre à nos questions sur la délinquance juvénile et sa collaboration avec la police.


PS-BLR : Que penser des déclarations de Ségolène Royal sur la délinquance ?

Catherine Guitton : D'après moi, elle différencie clairement les niveaux de la délinquance - primo délinquance, délinquance, récidivistes puis criminels en référence avec les âges - ainsi que les sanctions dans toutes leurs implications, ce qui est déjà une preuve d'honnêteté intellectuelle.

D'abord, elle rejoint le concept de "prévention précoce" prôné par plusieurs cliniciens de différentes écoles pour les mineurs. Ensuite, elle a le mérite de la clarté quand elle évoque les mesures répressives à prendre en face des grands délinquants :quand elle parle "d'encadrement militaire", elle a raison en termes cliniques et ça prouve qu'elle a une très bonne analyse psychopathologique de l'usage de la violence comportementale et relationnelle des grands psychopathes (cf Fofana de Bagneux, chef de gang dans l'affaire Ilan Halimi).

Par ailleurs, effectuer des travaux humanitaires, c'est un projet qui n'humilie ni ne dégrade les personnes - au contraire même, ils les aident à se reconstruire - à l'inverse de la prison ou du bagne...

C'est ainsi qu'elle a le courage d'aborder les alternatives à la prison, pas seulement sur le mode "réintégration sociale" mais aussi sur le mode "répressif dur", sachant poser des lignes de démarcation nettes et réalistes.

Pour la primo-délinquance juvénile, elle sort de la confusion qui cautionne la dilution des responsabilités parentales : elle rejoint ainsi les hypothèses des thérapeutes familiaux qui considèrent que les symptômes des enfants témoignent des dysfonctionnements des règles intra-familiales. Ce ne sont pas les adultes qui sont victimes des mineurs mais les mineurs qui sont victimes des conflits, de la violence intra-familiale ou du désengagement des parents.

Par ses mesures d'accompagnement et de restauration de l'autorité parentale, elle rejoint les perspectives des autres pays européens : en Angleterre, avant de placer un enfant, on propose aux parents de suivre une formation à la parentalité d'un samedi par semaine pendant un an. S'ils acceptent, on leur laisse l'enfant, sinon on le place ... En Belgique, il existe une ville où le maire a installé un couvre-feu pour les mineurs : après minuit, les enfants trouvés dans les rues sont ramenés chez leurs parents par la police. Le lendemain ceux ci, avertis la veille, reçoivent la visite d'une psychologue qui fait le point avec eux sur leurs difficultés éducatives et avise. Ainsi, ces mesures locales de contrôle social et citoyen évitent l'escalade des sanctions (dans lesquelles les parents sont les premiers à se plaindre et à se faire passer pour des victimes !!) et renforcent les liens de responsabilité.

 

Ce témoignage s'appuie sur un travail de 6 ans au commissariat de police de Boulogne Billancourt : deux thérapeutes familiaux sont hébergés dans les locaux du commissariat, par l'intermédiaire d'une association, et reçoivent les mineurs et leurs parents, volontaires, adressés par la Brigade des Mineurs, à la suite d'une déposition, d'une convocation, d'une garde à vue ...

Comment fonctionne l'action Ismène ?

La Brigade des Mineurs reçoit beaucoup de jeunes : des auteurs, des victimes, des parents débordés, des jeunes qui viennent porter plainte tout seuls, etc Nous avons installé un accueil pour toutes ces personnes, sur place, si elles le désirent, afin de les aider à élaborer leur vécu de catastrophe et prendre des décisions favorables. C'est la Brigade des Mineurs qui leur fait la proposition. On voit , par exemple , des familles où les parents cherchent l'excellence et frappent leurs enfants de façon excessive, des familles où ce sont les parents qui sont frappés, des jeunes qui fuguent, des problèmes d'absentéisme scolaire dans l'indifférence générale, de très jeunes victimes en série d'exhibitionnistes, des enfants raptés à la sortie de l'école et retrouvés en pleine détresse, des enfants otages des parents en train de divorcer et de s'accuser mutuellement , etc Nous les recevons et les aidons à gérer cette crise - le scandale social et l'irruption de la loi - et parfois nous les adressons à des thérapeutes. Dans tous les cas, les familles ne s'attendent pas à une telle proposition de la part des flics et ils se sentent très rassérénés : très peu refusent.

Quels sont les cas les plus significatifs ?

Nous voyons autant de mineurs victimes que de mineurs auteurs de primo délinquance : en ce cas les parents sont souvent désemparés ... Le milieu social n'a pas d'influence : racket, viol, coups, fugues, incivilités, défis "pour jouer" (cracher sur une voiture de police ? défi réussi mais une nuit de garde à vue pour le jeune héros et crise à la maison en rentrant!) On voit beaucoup de belle-mère ou beau-père qui jette dehors des mineurs insolents, sans abri prévu ... Certains parents ne viennent même pas chercher leurs enfants à la fin d'une garde à vue (ce qui pose un problème juridique à la Brigade des Mineurs car elle doit le laisser partir accompagné d'un parent).

Les exemples sont multiples, nous aidons environ 150 familles par an, nous sommes financés par la mairie. La suite se trouve sur notre site : Espace famille 92

Les Statistiques de la délinquance ?

Sur Boulogne, l'équipe municipale a particulièrement bien organisé le Contrat Local de Sécurité et de Prévention de la Délinquance depuis 2000: les chiffres sont en baisse réellement, (en novembre 2005 il y a eu très peu d'incidents), et le maillage social en sort renforcé et efficace. Au commissariat de police de Boulogne, c'est une vraie "culture de la prévention" qui est née, au delà des préjugés idéologiques et partisans.

Qu'est ce qui n'a pas été mis en oeuvre et pourrait l'être ailleurs ?

C'est clair que de nombreux indicateurs à Boulogne témoignent du vrai souci de la municipalité de maintenir la paix sociale : propreté des rues, affichages mis à jour, vie associative facilitée, accueil des jeunes errants la nuit, association d'aide à la parentalité, téléphone d'urgence pour les enfants, etc C'est le modèle d'une politique systémique et globale avec une cohérence sans cesse réactualisée.

En conclusion, je souhaite très vivement être entendue sur un point : pourquoi ne pas valoriser davantage la Brigade des Mineurs ? Ignorée du public mais hautement efficace. En général, ce sont des jeunes flics volontaires et motivés : ils sont à l'interface avec la société et l'appareil d'état. Beaucoup de parents viennent leur demander des conseils pédagogiques (comment faire manger la soupe à la petite ? Comment me faire obéir par mon fils de 11 ans ?) D'autres pleurent dans leur bureau parce que leur petite fille s'est faite violée par son demi-frère. Ils n'ont ni le temps ni la formation pour répondre à tout ça ... Même les "mains courantes" qu'ils reçoivent restent lettre morte parce qu'il n'existe aucun circuit de réponse derrière eux. C'est pourquoi notre expérience "Action Ismène" est fondamentale : elle a d'ailleurs essaimé en Europe.

Pour finir , donc , en revenant sur la fonction décisive de la Brigade des Mineurs, ses rôles de "rappel de la loi" et "prévention précoce" simultanés lui donne une dimension citoyenne et locale essentielle pour assurer une politique de prévention respectueuse et pragmatique. Ma proposition est donc de les valoriser et les développer au maximum.

A explorer :

Le projet Ismène

Espace famille 92

L'Institut National des Hautes Etudes de Sécurité qui abrite l'Observatoire de la Délinquance

Le forum français de la démocratie et de la sécurité, rue Liancourt, co-organisateur du Congrès européen de Saragosse. Le manifeste de Saragosse est paru en novembre 2006 : il va complètement dans le sens de Ségolène Royal, à visionner ici.


Rédigé par ps.blr.web

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